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 Introduction : Les pratiques religieuses et leurs relais culturels

 André JULLIARD

Chargé de recherche, Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec), CNRS-AMU.
Les religions en général, et les religions révélées en particulier, doivent s'inscrire dans le siècle sous peine, pour les unes, de s'effacer du champ social (religion du terroir, polythéisme régional), pour les autres, de mettre en péril l'infaillibilité du message eschatologique. Ce perpétuel « travail de modernisation » des cultes et des systèmes de croyances se fait au croisement de trois grands faisceaux de phénomènes sociaux. D'abord, au niveau international avec, par exemple, les mouvances géopolitiques des religions, les développements des « économies du religieux »[1], les déplacements démographiques des religions ou, encore, « l’obsédante insistance du religieux » dans les processus nationaux de sécularisation[2]. Ensuite, au niveau des dogmes avec les relectures de l'histoire et des genèses qui contraignent les orthodoxies à de constants ajustements exégétiques des « Livres ».
Enfin, au niveau des pratiques de base, les changements des conduites individuelles à l'égard du divin, s'effectuent de manière empirique, presque imperceptiblement, dans les édifices et les temps des liturgies régulières et calendaires.
En effet, pour la continuité de sa démarche, le pratiquant régulier ou occasionnel introduit sa liberté d'agir (progrès des connaissances, émotions, sensibilités politiques) qui actualise sans cesse les prescriptions religieuses. En conséquence, il réinterprète, quasi en permanence, aussi bien les modes personnels de contact (prières, gestes apotropaïques, demandes de bénédictions, etc.) avec les divinités et, plus largement, avec l’au-delà (de vie, du monde visible) que les façons d'accomplir les rituels accompagnant le développement social de l'homme ou sélectionnés par une conviction « intime de vie » (conversion, adhésion philosophique, bricolage de valeurs morales, etc.).
Depuis une quinzaine d'années, les technologies numériques de communication (téléphone portable, tablette, lecteur-diffuseur mp3, etc.) accroissent considérablement la fluidité (déjà existante par le passé) des comportements et des démarches de croyance. Un seul exemple : elles permettent des passages ponctuels et immédiats à des activités touristiques pendant le moment dévotionnel. De même, elles accélèrent l'effervescence des gestes de piété avec, encore un seul exemple, la prise d'image numérique dans l'instant de la bénédiction : la photo fixée et envoyée inclut l'appareil et les destinataires dans la faveur divine.
Ces attitudes « en » actions, réactions, contractions, extensions et dérivations, s'épaississent lorsque nous leur greffons les outils culturels auxquels le croyant recourt avec de plus en plus d'aisance et de savoir-faire pour les afficher en public. Les moyens couramment utilisés viennent du monde des arts : musiques liturgiques (rock chrétien, gospel électronique, etc.) ou de concert, d’expositions de photos, de peintures et d'objets patrimoniaux, de parcours « processionnel » d'art contemporain (sculpture, installations) et de festivals en tout genre (art de rue, cinéma, théâtre, contes, marionnettes, etc.). Il faudrait encore ajouter les démarches administratives (constitution d'association, demande de subvention municipale, régionale, voire européenne, entrepreneuriat privé)[3] auxquelles le paroissien est de plus en plus familiarisé en tant que citoyen.
Le regroupement sous la loi 1901 comme la subvention pour une installation d'artistes extérieure à l'enceinte du temple (laïcité française), fondent une autorité morale pour négocier avec les institutions cléricales, voire « d'(im)poser », l'évènement culturel dans le moment cultuel. En même temps, en débordant largement le champ « traditionnel de l'art sacré », cet arsenal de techniques et d'instruments rénove, dépoussière, décomplexe, rajeunit la parole du religieux et la rend audible : c'est-à-dire qu’il la rend capable de circuler dans les circuits numériques de l'information (Cd, Dvd, Web, lecteurs mp3). On pourrait dire qu'il « formate » (si je puis me permettre) la composante religieuse pour qu'elle soit reconnue par les systèmes culturels d'aujourd'hui. Ou, autre façon de le dire : il faut annoncer l'émotion religieuse comme l'une des sensibilités culturelles modernes.
L'ambition du séminaire de l’axe « Dynamiques religieuses »[4] est d'examiner les sens et fonctions sociales et symboliques de quelques usages de ces nouveaux équipements (sites internet, web documentaire, Cd-rom) dans les pratiques cultuelles régulières et calendaires. Les exemples exposés proviennent de recherches débutantes ou en cours que chaque participant questionne à partir des expériences et matériaux de son terrain : une sorte de démarche comparative « collective et en directe » ! Les contributions de six chercheurs et d’une réalisatrice de documentaire à ce numéro de Science and Video peuvent être regroupées en quatre thèmes :
·    Créations et productions musicales contemporaines dans les cultes évangéliques (Tunisie), pentecôtistes (Suède) et dans le judaïsme (Ex-Allemagne de l'Est) ;
· Tourisme et patrimoine (Syrie) autour de la légende des Sept Dormants d’Éphèse, commune au christianisme et à l'islam ;
· Pratiques festives laïques et religieuses dans l'islam en France (Marseille) ;
· Politiques de développement du territoire national à partir des cultes orthodoxes et byzantins autour des deux tombeaux de Saint Lazare (Cisjordanie et Chypre).
La rédaction de ce numéro de Science and Video, nous a permis de dessiner les contours d'une réflexion moins sur la présence du religieux sur la toile que sur les relations entre les usages du religieux et de l'internet. Dans le même temps, l'exercice souligne fortement combien l'analyse ne peut pas se séparer d'une réflexion méthodologique sur les façons dont les chercheurs s'emparent de ces nouvelles données.
Au-delà de la diversité des technologies, des choix d'expression, des relations contractuelles avec le politique et des types d'encadrement administratif (gouvernemental, associatif, etc.), le développement de ces modalités composites de pratiquer la religion, semble dans une première approche, répondre à trois nécessités souvent entrelacées :
· Rendre visible une dynamique moderniste de la religion avec la reconnaissance, explicite ou implicite, des comportements ludiques, sportifs (randonnée pèlerine) et de loisirs (fêtes culturelles, conférences, etc.) comme partie intégrante de la démarche religieuse. La volonté sinon de dialogue, du moins d'ouverture sans complexe avec les confessions de « la même famille », entre également dans cette vitalité affichée.
· Il ne s'agit plus de resserrer, mais de faire du lien à l'intérieur des groupes de pratiquants confrontés à la diversité de l'offre religieuse, la liberté individuelle d'expression, la laïcisation des sociétés et les fluidités des comportements sociaux. Les nouvelles pratiques se mobilisent pour « produire une culture de chez nous » qui pose l'appartenance religieuse comme une façon parmi d'autres d'appartenir à la société.
· Rechercher des chemins de médiation avec le divin qui, en lisière des dogmes, se font plus émotionnels et plus directs selon le modèle de « la consommation instantanée » propre à l'économie libérale des sociétés occidentales. En même temps, les études notent que « l'effet émotion[5] » recherche sa singularité dans le passé de la religion et l'histoire de la Nation.
Ces activités en prise directe avec les usages en cours dans la société et dont certaines ont une longue généalogie (par exemple, la création musicale), assurent la continuité de la fonction première de la religion : constituer un détour extérieur à l'homme pour penser l'autre. C'est pourquoi nous les avons provisoirement nommées des relais culturels dans les pratiques religieuses.
 

Bibliographie

 
Danièle HERVIEU-LÉGER et Françoise CHAMPION, De l'émotion en religion, Bayard, Paris, 1990.
Lionel OBADIA, La marchandisation de Dieu. L'économie religieuse, CNRS éditions, Paris, 2013.
Philippe SIMMONOT, Le marché de Dieu. L'économie des religions monothéistes, Denoël, Paris, 2008.
Jean-Paul WILLAIME, « Le pentecôtisme : contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel », Archives de sciences sociales des religions, vol. 105, 1999, p. 5-28.
 

Notes


[1] Philippe SIMMONOT, Le marché de Dieu. L'économie des religions monothéistes, Denoël, Paris, 2008.
[2] Lionel OBADIA, La marchandisation de Dieu. L'économie religieuse, CNRS Éditions, Paris, 2013.
[3] L'ethnologie des religions, notamment du catholicisme, a sous-estimé le rôle juridique des « rituels diocésains » dans l'observation et l'interprétation des dévotions ordinaires. Aussi, fort de cette expérience, l'ethnographie des nouvelles pratiques devrait examiner les dossiers de demande de subvention ou de création d'association (la raison sociale).
[4] Séminaire de l’Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (IDEMEC – UMR 7307) qui regroupe des ethnologues et anthropologues travaillant dans le champ du religieux.
[5] - L'émotion en religion, particulièrement difficile à saisir en ethnologie, a fait l'objet de nombreux débats dans la décennie 1990 : Danièle HERVIEU-LÉGER et Françoise CHAMPION, De l'émotion en religion, Bayard, Paris, 1990 ; Jean-Paul WILLAIME, «Le pentecôtisme : contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel», Archives de sciences sociales des religions, vol. 105, 1999, p. 5-28.
Discipline : Anthropologie
Domaines d'intérêt : Religieux; Culture; Création artistique; Anthropologie religieuse
Mots-clés :
Couverture géographique :    
 Période(s) : XXe siècle; XXIe siècle
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  André JULLIARD

  Introduction : Les pratiques religieuses et leurs relais culturels , Revue Science and Video , 4 , 2013 .

 ISSN 1775-4143