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 Les chants évangéliques en Tunisie : des chants locaux venus d’ailleurs

 Katia BOISSEVAIN

Anthropologue, Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec), CNRS-AMU.

Le christianisme en Tunisie offre aujourd’hui un panorama diversifié : depuis le XIXe siècle, sont présents des Catholiques, des Protestants de diverses dénominations (Réformés, Anglicans), ainsi que quelques orthodoxes russes et grecs[1]. En ce début de XXIe les fidèles sont principalement des résidents expatriés européens, américains, africains (Afrique de l’Ouest), qui investissent les édifices religieux hérités du Protectorat de manière hebdomadaire afin d’y célébrer le culte. Vers la fin du XXe, un christianisme d’un genre nouveau est apparu sur le sol tunisien, principalement – mais pas exclusivement – à Tunis, sous la forme du protestantisme évangélique. Tout comme en Algérie quelques années plus tôt, une petite minorité de Tunisiens s’est convertie à cette religion prosélyte et accueillante, venant ainsi complexifier le paysage religieux. Malgré leur nombre restreint, il est question de mille à deux milles personnes, leur présence dérange car elle vient perturber les frontières claires d’appartenances nationales et religieuses, fait réagir le corps social dans son ensemble devant l’incompréhensible apostasie et interroge la classe politique, tiraillée entre une vision homogène de la Tunisie, dans laquelle tout le monde serait uniformément musulman (à moins d’être juif de naissance) et la prise en compte politique d’une liberté religieuse de plus en plus revendiquée[2]. Ces questions, déjà sensibles sous Ben Ali, le sont plus encore depuis sa chute en janvier 2011 comme en témoignent les débats et tensions qui ont jalonné la réécriture de la Constitution.

L’analyse des conversions au protestantisme évangélique en Tunisie prend sa place dans ce dossier qui a été pensé collectivement autour des deux questions suivantes : comment sont utilisés les relais culturels pour la pratique religieuse[3] ? Et quelle place prennent l’image et le multimédia dans notre appréhension de ce phénomène ? Le relais culturel dont il sera principalement question ici est la musique religieuse, qui, tout en faisant partie intrinsèque du rituel religieux, n’en demeure pas moins plastique et malléable en fonction du groupe de fidèles et du style de rituel[4]. Le message évangélique ayant pour but de s’ancrer durablement[5] là où il veut s’étendre, la production de la musique religieuse est investie afin de l’indigénéiser. Un second relais culturel est « l’usage du passé ». En effet, l’Afrique du Nord chrétienne des premiers siècles, l’histoire des premiers chrétiens martyrs sont largement mobilisées lors des cultes tout comme dans les représentations et l’imagerie chrétiennes locales.
Au fil de cet article, je décrirai d’une part, la manière dont les musiques chrétiennes tunisiennes ont été composées au début des années 2000 à Tunis, et j’interrogerai, d’autre part, la place que joue Internet dans la diffusion de l’information religieuse évangélique et de la musique religieuse au sein de cette communauté de convertis, à partir de collecte de données et d’observations de terrain lors de plusieurs séjours entre 2009 et 2012. Bien entendu, il s’agira également de réfléchir sur l’usage des images du Web comme matériau pour le chercheur. En effet, que des sites ou des films soient accessibles sur Internet ne signifie pas qu’ils soient vus (encore que YouTube ou Dailymotion indique le nombre de visionnage), ni qu’ils nous permettent d’évaluer sérieusement la manière dont l’information est reçue et intégrée, combinée, associée à d’autres sites ou medias d’information religieuse (mais lesquels ?). Ainsi, il est aisé, pour le chercheur derrière son ordinateur de confondre l’information religieuse disponible sur la toile, la manière dont lui-même tisse les liens entre les « données », avec ce qui est effectivement mobilisé comme ressource par les intéressés eux-mêmes.

Un culte pour les chrétiens tunisiens

 

Dans la capitale tunisienne, deux églises accueillent des cultes évangéliques à destination des Tunisiens. Il existe aussi des églises logées dans des maisons, des groupes de prières, fluides et changeants, qui permettent une pratique plus discrète. Dans chacune des deux églises du centre-ville, Européens et Africains partagent le même service tandis que les Tunisiens prient séparément. L’Église Réformée, au centre-ville, est fréquentée par la communauté francophone tandis que les anglophones se regroupent dans l’Église Saint Georges, une église anglicane rue Monji Slim, dans un quartier assez vétuste, en bordure de la Médina. Depuis l’arrivée de plus de mille salariés de la Banque africaine de développement et de leurs familles en 2004 – venus pour la plupart d’Abidjan à cause de la guerre civile en Côte d’Ivoire et du déménagement de la banque –, les deux églises sont régulièrement bondées. Elles sont redynamisées par la pratique des chorales, très actives, qui accompagnent les cultes par des chants chrétiens d’Afrique de l’Ouest ou de style Gospel, entonnés dans des langues différentes, selon que l’on soit chez les francophones ou les anglophones. Dès leur arrivée, mais sans qu’il n’y ait de lien de causalité direct, chaque église propose également un culte en tunisien pour les convertis. Avant 2004, les chrétiens tunisiens se réunissaient uniquement dans des espaces domestiques. Depuis, l’Église Réformée de la rue Charles de Gaulle, en plein centre-ville entre le Marché Central et le poste de police, s’anime de chants chrétiens en arabe tunisien lors d’un culte mené par un pasteur tunisien, tous les samedis après-midi dans le chœur de l’église et les dimanches matin dans une arrière salle (parallèlement au culte en français).
À l’Église anglicane Saint Georges, les cultes tunisiens se déroulent les samedis tandis que les anglophones s’y réunissent à l’occasion de deux services les dimanches matins. En outre, les deux églises organisent un service supplémentaire et commun, le dernier dimanche de chaque mois, à La Marsa (banlieue à 17km de distance de Tunis) dans la paroisse catholique de Saint Cyprien, où les prêtres prêtent leur chapelle. Ces deux églises annoncent leurs activités sur un site internet, mais seule l’Église Réformée a fait mention de ses relations avec les tunisiens, brièvement entre le printemps 2011 et l’hiver 2012. Après le soulèvement tunisien, on y trouvait la phrase suivante : « L’église a mis en place 10 groupes de maisons ayant pour objectifs de développer la communion fraternelle par la prière, les études bibliques, et la louange. L’Église Reformée de Tunisie a également tenu à prêter ses bâtiments aux groupes locaux et a manifesté le vif désir d’encourager l’accueil des chrétiens nationaux ». Le site a été refait depuis, et la phrase a disparu. Mais qui, à part moi et les concepteurs du site, l’aura remarqué ? En effet, http://www.ertunis.com/ est le site de l’Église Réformée. Pratique et principalement à destination des fidèles occidentaux (européens et américains) et africains (principalement d’Afrique de l’Ouest), je ne sais pas avec quelle fréquence ce site Web est consulté par les tunisiens et par les autres internautes.
Comme dans toutes les églises chrétiennes du monde, la musique et le chant occupent une place prépondérante lors des cultes évangéliques en Tunisie. Chantant les louanges de Jésus et les bonheurs de la rencontre avec le Saint Esprit, les fidèles s’appuient sur ces chants pour s’élever vers Dieu, se laissent porter vers des émotions allant de l’euphorie intense à la tristesse la plus profonde. Les paroles – en arabe dialectal – sont projetées sur un écran géant à droite de l’autel afin que chacun puisse suivre et participer aisément. Nous verrons dans ce qui suit la place que ces chants occupent dans la pratique religieuse et la manière dont ils ont été écrits. 

Construire une religion spontanée, autogénérée

 
Les chrétiens tunisiens tiennent un discours « naturaliste » de leur religion, et présentent leur conversion comme spontanée et autogénérée. Par « naturaliste », j’entends que le christianisme est présenté comme la religion originelle et naturelle. Tout d’abord, il s’agit de la religion historique de la Tunisie et à ce titre elle revêt une légitimité incontestable. Ensuite, le christianisme est censé répondre à « l’identité Vraie », des Tunisiens, à leur nature profonde. Confirmant la dimension spontanée des conversions, un pasteur occidental m’a dit que celles-ci avaient augmenté après une grande opération de prière pour la Tunisie en 1999. Lorsque je lui ai demandé des précisions, il m’a expliqué qu’il s’agissait de demandes de prières volontairement destinées à la Tunisie afin que le christianisme s’y développe, que l’Esprit Saint y soit entendu. Cette campagne de prière expliquerait « naturellement » et à elle seule les conversions qui ont eu lieu les années suivantes.Pourtant l’opération de prière en question est aussi concomitante avec l’arrivée de missionnaires chrétiens, occidentaux et coréens, dont la présence dans le monde arabe s’est intensifiée après le 11 septembre 2001. Un des premiers témoignages que j’ai recueilli à Tunis est celui d’un homme qui fut un musulman très croyant, devenu au fil du temps un chrétien fervent, après qu’il ait rencontré un jeune homme coréen qu’il me décrit comme « étant à Tunis pour apprendre l’arabe ». L’homme me décrit la manière dont les discussions se sont très vite orientées vers le terrain religieux, et le fait que ce jeune coréen était étonnement versé en religion musulmane. Il me dit également qu’il fut le premier à lui parler de la Bible et de Jésus. À aucun moment dans nos conversations il n’a été question de missionnaires de « outreach » ou « tent planting », qui sont des termes employés par les programmes d’évangélisations tels que : Operation Mobilization (OM)  ou Site web MENA, une organisation de missionnaires chrétiens exclusivement tournée vers le monde musulman, issu de l’Arab World Ministries fondé en 1881 par un couple d’anglais.Il est probable que cet interlocuteur de 36 ans soit au courant des techniques évangélisatrices. Il travaille au sein de la Banque africaine de développement et est, lui-même, très prosélyte auprès de son entourage musulman, parle anglais et me dit consulter régulièrement les sites chrétiens, les télévisions chrétiennes par internet, telles que al-Hayat à destination du monde arabe ou directement des chaînes américaines. Cependant, il n’a jamais fait mention de missionnaires et contribue ainsi à entretenir la fiction de l’autogénèse chrétienne en Tunisie[6]. On trouve sur la page du site de MENA tous les arguments nécessaires pour entreprendre la conversion en milieu musulman, annoncer la Bonne Nouvelle de l’Évangile, le tout dans un vocabulaire d’entraide et d’amitié. Aussi, derrière la spontanéité, derrière la découverte de « l’évidence » de Jésus et bien avant « l’éblouissement » ressenti et décrit par les convertis, un sérieux travail de mise en forme du christianisme est mené auprès des convertis. Il s’agit d’un processus de naturalisation qui s’appuie principalement sur deux socles culturels : la musique et l’histoire du christianisme au Maghreb, rebaptisé Afrique du Nord pour l’occasion (en arabe aussi). 
 
Image écran du Site MENA, rubrique "Projets"
Voici une page du site MENA, qui s’affiche lorsque l’onglet « projets » est activé.
Des conseils y sont prodigués à destination des chrétiens afin qu’ils puissent s’adresser de manière efficace à leurs amis musulmans : <
http://mena-france.org/projets/>
       

Pour une musique chrétienne locale

Un des buts recherché par les évangélistes à travers le monde est de faire en sorte que l’appel religieux, l’élan mystique, sous-tendu par la pratique et l’organisation sociale évangélique, soient vécus et perçus comme « naturel ». La rencontre avec Jésus est présentée comme directe, sans intermédiaire. Le discours le plus fréquemment entendu est :

« Mon cœur s’est ouvert, je l’ai accueilli, je l’ai rencontré, il m’a trouvé ».

Dans le discours, aucun intermédiaire n’est jamais présenté, faisant écho à ce que Yannick Fer appelle « l’institution invisible »[7].
De la même manière, la langue ne doit pas faire écran au message chrétien. Ce dernier est d’ailleurs présenté comme un message direct, ce qui l’oppose radicalement à l’islam qui (selon eux) ne peut être une religion de l’intime puisqu’elle est médiatisée par la langue arabe dans sa forme savante[8], qui demande un effort de compréhension par le fidèle. Parallèlement à la langue, le processus de « naturalisation » se fonde sur la musique qui, comme la langue maternelle, est censée permettre un accès plus direct au cœur en tant que siège des émotions et de la foi.
Quelques CDs, que l’on peut acheter ou télécharger sur internet, circulent discrètement en ville. Leur diffusion se fait au sein des groupes d’initiés et ne sont pas proposés à la vente à la sortie de l’église. Un des hommes qui a participé à la composition des chants et à leur enregistrement m’en a offert deux, tout en m’expliquant la manière dont ces œuvres ont vu le jour. Lui-même converti depuis 1996, il me dit :

« L’enregistrement date de 1999 et l’expérience était extraordinaire, très forte. Il y avait quelqu’un, un ami du pasteur de l’époque, pour nous aider et nous amener dans le studio d’enregistrement. »

Pendant une période donnée, quatre musiciens et un chanteur étaient encadrés par des « techniciens » qui les encourageaient à écrire des paroles de chansons à la Gloire de Jésus et les aidaient à composer. Plusieurs fois par semaine, ces jeunes gens se réunissaient dans un appartement pour prier, écrire et composer ensemble, jusqu’au jour où ils enregistrèrent dans un studio grâce à du matériel professionnel. Le résultat se résume à deux CD-Rom : La voix de Carthage et For your Glory. J’ai demandé si ce groupe de musiciens continuait de composer, si d’autres chants avaient été écrits mais l’expérience musicale n’a pas survécu au départ des encadrants. Mon interlocuteur me dit simplement que « sans eux ce n’était plus pareil », et souligne aussi leur support logistique.
Nous voyons ici que la ferveur religieuse des nouveaux chrétiens tunisiens, ainsi que leur créativité musicale, ont été encouragées, encadrées et accompagnées par un savoir-faire technique et idéologique extérieur.
Étonnamment, cette histoire racontée comme quelque chose d’intime par mon interlocuteur se retrouve également sur internet, dans une version très professionnelle, sur le site Heart-sounds.org qui promeut « l’adoration principalement dans des pays non-occidentaux, en fournissant des moyens audio et vidéo, et des ateliers de formation à l’écriture musicale ». En se rendant sur la page « http://www.heart-sounds.org/projects/af/tun.html«, on arrive directement sur la page concernant la Tunisie, après être passé par l’image interactive du globe, puis de l’Afrique, divisée en pays qu’il est possible de sélectionner par un clic de souris.
http://www.heart-sounds.org " « existe pour aider à allumer la flamme biblique d’une manière culturellement appropriée, afin de célébrer Dieu dans les endroits où les serviteurs de Jésus sont empêchés dans leur pratique ou persécutés. Puisque Dieu a fait des groupes de gens avec leurs propres différences culturelles et linguistiques, on le glorifie lorsque ces cadeaux lui sont redonnés lors des célébrations[9]. Ces formes de rituels chrétiens ont le pouvoir de libérer une plus grande énergie, plus de vie, plus de passion. »
Des moyens importants sont mis en œuvre pour l’évangélisation des « non-occidentaux », (avec un effort particulier pour les musulmans et les chinois, logés dans cette fameuse fenêtre 10-40[10]) et les CDs, tout comme le site La voix de Carthage qui offre la possibilité d’écouter une dizaine de chants chrétiens tunisiens et de les télécharger, sont un des nombreux résultats à travers le monde de ces entreprises ambitionnant un meilleur ancrage culturel de la pratique religieuse évangélique. Quelques chansons relèvent du registre romantique arabe maghrébin, avec voix et synthétiseurs, d’autres penchent plus du côté du ma’louf, la musique savante tunisienne, violon/qanûn (cithare) et târ (tambourin).
Les titres sont proposés sur le site en français et en arabe, les chants en tunisien. Ils peuvent être écoutés en ligne ou téléchargés, et les paroles en arabes sont détaillées. Le site est très lisse, très professionnel. Le choix des langues peut surprendre : les textes de présentations sont en arabe, en français, ou en anglais, tandis que les Évangiles peuvent être consultés en « arabe tunisien », en chinois, japonais, coréen et espagnol.
Par ailleurs, sous l’onglet « nous contacter » on apprend que le site est hébergé par Kalaam Media Ltd, une société installée dans le Buckinghamshire, en Grande-Bretagne. Suivant le lien, l’internaute se retrouve devant la présentation de cette société, dont je reproduis, en anglais, une partie ci-dessous. Bien entendu, il faut garder à l’esprit que bien peu de gens, hormis quelqu’un s’intéressant aux réseaux de conversion évangélique en Tunisie, sont susceptibles de cliquer ou suivre ce lien. Néanmoins, il est riche d’informations :
“The Challenge, the Opportunity, and the Solution” (le défi, l’opportunité et la solution)

“Delivering translated Scripture in relevant and easily accessible ways in globally diverse situations has always been a challenge. Kalaam Media Ltd is aiming to meet some of these needs through digital means. Kalaam Media is a digital publishing service incorporated in the United Kingdom, making Scripture and related materials available for use online or for downloading for later use and distribution. Scripture is accessible by computers, mobile phones, MP3 and MP4 players, and PDAs. These products are available in various formats. Mobile technology helps people to pass Scripture from one hand-held device to another, thus making the Word of God easily available in areas where access is almost impossible. Each language community has a unique site, written in its own language, in a style appropriate for its culture, designed by members of its language community. In the past century, God’s Word has been extensively distributed in printed form, as well as in audio and visual forms on tape, film, CD, and DVD. Common handheld devices now flooding the market allow us to freely distribute Scripture quickly and discreetly.

Currently, no Bible agency or publishing house is digitally delivering Scriptures in minority languages[11], in a culturally relevant context for the people that Kalaam Media is serving. Kalaam Media was established to meet this need.”

La musique, tout comme la langue vernaculaire, est perçue comme quelque chose qui touche les individus de manière très directe et très profonde. Aussi, les travaux de traduction du message chrétien et les expériences de co-écriture de chants chrétiens locaux, l’utilisation quasi exclusive de la langue tunisienne dans l’église, ainsi que la fréquence et l’intensité des chants dans les églises, visent à exalter des émotions puissantes chez les nouveaux chrétiens. Cependant, bien que le protestantisme évangélique ait été décrit comme « religion de l’émotion[12] », j’opérerai un détour afin de recontextualiser cette idée d’émotion religieuse, dont l’islam n’est bien entendu pas exempt. Les fidèles musulmans peuvent, à l’occasion, être émus à l’audition de versets du Coran, de paroles d’un wird qui leur est cher ou de panégyriques à destinations du Prophète Mohammed ou d’un saint. L’émotion n’est pas systématique ni fondamentale, mais dans certains contextes, elle peut être présente. Cependant, une différence importante doit être soulignée. Dans le cas de la pratique musicale ou mélodieuse (puisque la récitation du Coran n’est pas musiquée), un jeu savant s’élabore autour du dosage de l’émotion, entre sa manifestation et sa retenue. Être ému, certes, mais ne pas perdre le contrôle. Même lors des dhikr (rituel soufi de remémoration divine), une tension existe entre le ravissement et la mesure, entre la perte de soi en Dieu (le fana’ des soufis) et la maîtrise de soi (de ses sens et de son esprit). En revanche, le contexte évangélique – tel qu’il se manifeste en Tunisie, auprès des Tunisiens – rompt avec cette exigence de retenue, désormais interprétée à l’aune d’une bienséance dont Dieu ne saurait se soucier. Dans l’idée de se retrouver devant Dieu dans sa vérité individuelle absolue, le fidèle évangélique se doit de rejeter les contraintes liées à la représentation de soi. Ainsi, les nouveaux chrétiens à la recherche de la grâce s’autorisent des comportements physiques qui ne sauraient avoir court à l’extérieur du cadre rituel. La gestuelle participe bien entendu de cette recherche d’émotion, et le corps, debout face à l’autel et à l’écran sur lequel sont projetées les paroles des chants, est désormais un corps qui s’autorise à danser, à se balancer, à sautiller sur place, mu et ému par Jésus. Les interactions tactiles avec les coreligionnaires sont également souhaitables et encouragées. On se tient la main, on pose une main sur l’épaule ou le dos de son voisin pour signifier la proximité, l’unicité des êtres devant Dieu et, dans ce cadre, l’absence de gêne face à l’autre.

Renouer avec le christianisme antique sur le Web

Une seconde technique de « naturalisation » de la présence évangélique en Tunisie est de convoquer l’histoire ancienne de « l’Afrique du Nord » afin de réaffirmer le christianisme comme étant la religion initiale et naturelle des Tunisiens.
Les nouveaux convertis eux-mêmes décrivent cette prise de conscience religieuse spontanée, mais qui vient s’ancrer dans un passé chrétien. En effet, les discours reprennent l’idée qu’un ferment préexistait, telle une graine endormie dans la terre et dans les cœurs des tunisiens, sous la forme d’un souvenir lointain de la présence chrétienne dans les premiers siècles de notre ère. Heureusement, cette graine a été ravivée par le souffle de Dieu, et les moyens matériels mis en action sont tellement secondaires à l’argumentaire profond, mystique, qu’ils en deviennent négligeables, voire invisibles.
Au niveau national, la Tunisie met en scène son passé lointain et puise une partie de son identité dans son Antiquité, généralement punique[13]. Les chrétiens, pour leur part, insistent sur le passé chrétien, aujourd’hui ravivé, et se lamentent régulièrement de l’occultation de cette période. Aussi, tous les sites ou documents sur internet qui parlent des chrétiens en Tunisie soulignent avec force ce lien inaltérable avec le christianisme des origines, celui des saints martyrs et persécutés. Par exemple le site La Voix de Carthage[14], dont il était question plus haut, nous rappelle que :

 « Carthage est importante pour l’histoire de l’Église. Le Canon des Écritures a été décidé dans le 3e concile de Carthage, qui s’est tenu en l’an 397. Des personnalités importantes comme saint Augustin, Cyprien, Perpétue, Félicité ont fait partie de l’histoire de Carthage. »

L’antériorité de la présence chrétienne dans la Tunisie antique, les sites archéologiques carthaginois et les histoires des martyrs chrétiens fournissent de manière satisfaisante la trame historique à laquelle rattacher sa nouvelle foi et la certitude d’un ancrage local, loin des suspicions d’interventions étrangères, telles qu’elles sont formulées par les musulmans.
La Voix de Carthage se présente aussi comme « un site essayant de préserver la richesse de l’histoire de l’Église en Afrique du Nord en fournissant l’Écriture, des chansons, des produits audio dans la langue locale. »
Par ailleurs, une émission telle que Aslama ya Tunsi (que l’on peut voir soit sur YouTube, soit sur le site Al massih fi tunis – Jésus en Tunisie) insiste maintes et maintes fois sur l’histoire chrétienne de la Tunisie, de l’Afrique du Nord, de son antériorité à l’islam et du fait que cette religion ne vient ni des États-Unis ni d’Australie, mais bel et bien de Palestine, d’un pays arabe (donc non de l’Occident) et que la vraie nature des Tunisiens est bien d’être chrétiens.
 
 
 

Localiser l’Universel

Localiser l’Universel, privilégier le sens du message à sa forme tout en valorisant la langue locale, porteuse d’une culture et d’une poésie spécifique, font partie des objectifs visés par les missionnaires évangéliques. Un moyen très important d’atteindre ce but est la traduction des Évangiles dans les langues locales ; l’autre, plus discret et moins étudié mais tout aussi déterminant, est l’écriture et la composition des chants religieux, dans un échange présenté par les missionnaires comme bienveillant et créatif avec les « populations cibles ». En ce sens, la langue locale, parlée ou chantée, tout comme les rythmes et mélodies dans lesquels elle est enchâssée correspondent aux relais culturels de la pratique religieuse. Cette pratique s’appuie sur un dispositif matériel et symbolique qui met en œuvre, de manière spécifique, la relation entre les hommes et Dieu. Internet et le développement de la technologie numérique portable ont démultiplié les moyens de transmission des Évangiles, des chants et du message chrétien, potentiellement dans toutes les langues du monde et ces technologies et les documents virtuels qui s’y trouvent font désormais partie du quotidien de bon nombre des gens avec lesquels nous travaillons. Il est donc impératif de les prendre en compte dans nos analyses, tout en maintenant une distance critique entre l’accessibilité de certaines informations, les conclusions que nous en tirons en tant que chercheurs et les usages réels de nos interlocuteurs[15]. Mettre en regard une expérience d’écriture de musique religieuse chrétienne en Tunisie et son récit par l’agence chrétienne à l’origine de cette action a donné des indices sur la manière dont s’imbriquent le travail missionnaire institutionnel et la participation locale des fidèles autour de la musique, médium central des rituels évangéliques. Cependant, ce rapprochement ne nous dit rien de la manière dont l’évènement est vécu, ni par les uns, ni par les autres.
 
 

Bibliographie

BOISSEVAIN Katia, « Devenir chrétien évangélique en Tunisie. Quelques aspects d’une conversion en pays musulman à la veille de la révolution (2009-2010) » dans Christophe PONS (dir.), Jésus, moi et les autres. La construction collective d’une relation personnelle à Jésus dans les Églises évangéliques : Europe, Océanie, Maghreb, CNRS Éditions, Paris, 2013, p.147-187.
BOISSEVAIN Katia, « Prier Jésus en derja tunisienne. Le statut des langues dans le processus de conversion au protestantisme évangélique » dans Myriam ACHOUR (dir.) Dire en langues (sous presse).
CEILLIER, Jean-Claude, Histoire des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs). De la fondation par Mgr Lavigerie à la mort du fondateur (1868-1892), Paris, Karthala, 2008.
FER Yannick, Pentecôtisme en Polynésie française, l’Évangile relationnel, Paris, Labor et Fides, 2005.
GUTRON Clémentine, L’archéologie en Tunisie (XIXe-XXe siècles). Jeux généalogiques sur l’Antiquité, Paris, Karthala, 2010.
JONVEAUX Isabelle, Dieu en ligne. Expériences et pratiques religieuses sur Internet, Paris, Bayard, 2013.
KAZDAGHLI Habib, « Les églises chrétiennes non catholiques et l’État tunisien depuis 1956 », dans Philippe Delisle et SPINDLER (dir.) Les relations Églises-États en situation post-coloniales. Amérique, Afrique, Asie, Océanie, Paris, Karthala, 2003.
MEZIE Nadège, « Les évangéliques cartographient le monde », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 142 | avril-juin 2008.
MILLER Catherine, HAERI Niloofar (dir.), « Pourquoi un numéro consacré à la question du rapport entre langues, religion et modernité dans l'espace musulman ? »,  Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°124, vol 2, 2008, p.13-24
Christophe PONS (dir.) Jésus, moi et les autres. La construction collective d’une relation personnelle à Jésus dans les Églises évangéliques : Europe, Océanie, Maghreb, Paris, CNRS Éditions, 2013.
WILLAIME Jean-Paul, « Le Pentecôtisme : contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel », Archives des Sciences Sociales des Religions, vol. 105, 1999, p. 5-28.

 

 

Notes


[1] Voir par exemple l’histoire de Pères Blancs en Tunisie, Jean-Claude CEILLIER Histoire des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs). De la fondation par Mgr Lavigerie à la mort du fondateur (1868-1892), Paris, Karthala, 2008, ou celle de L’Église Réformée de Tunis, fondée en 1882 par un aumônier militaire, Habib KAZDAGHLI « Les églises chrétiennes non catholiques et l’État tunisien depuis 1956 », in Philippe DELISLE et SPINDLER (dir.) Les relations Églises-États en situation post-coloniales. Amérique, Afrique, Asie, Océanie, Paris, Karthala, 2003.
[2] Conversions au Bahaïsme et les passages à un islam chiite.
[3] Thème du séminaire de l’Axe « Dynamiques religieuses » à l’Idemec en 2012-2013.
[4] Un second relais culturel largement mobilisé est « l’usage du passé ». En effet, l’Afrique du Nord chrétienne des premiers siècles, l’histoire des premiers chrétiens martyrs est largement mobilisée lors des cultes et dans l’imagerie chrétienne locale. Je ne traiterai pas de ce sujet ici.
[5] Christophe PONS (dir.) Jésus, moi et les autres. La construction collective d’une relation personnelle à Jésus dans les Églises évangéliques : Europe, Océanie, Maghreb, Paris, CNRS Éditions, 2013.
[6] Katia BOISSEVAIN « Devenir chrétien évangélique en Tunisie. Quelques aspects d’une conversion en pays musulman à la veille de la révolution (2009-2010), in Christophe PONS (dir.), Jésus, moi et les autres. La construction collective d’une relation personnelle à Jésus dans les Églises évangéliques : Europe, Océanie, Maghreb, Paris, CNRS Éditions, 2013, p.147-187.
[7] Yannick FER Pentecôtisme en Polynésie française, l’Évangile relationnel, Paris, Labor et Fides, 2005.
[8] Sur les nombreuses configurations linguistiques entre divers niveaux d’arabe ou entre arabe et langue vernaculaire, je renvoie à Catherine Miller et Niloofar Haeri (2008) (dir.), “Pourquoi un numéro consacré à la question du rapport entre langues, religion et modernité dans l’espace musulman ? », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°124, vol 2, 2008, p.13-24.
[9] Katia BOISSEVAIN « Prier Jésus en derja tunisienne : le statut des langues dans le processus de conversion au Protestantisme évangélique » in ACHOUR, Myriam (dir.) Dire en langues (sous presse).
[10] Que nous décrit Nadège MEZIE « Les évangéliques cartographient le monde », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 142, avril-juin 2008.
[11] “Minority language” : arabe, indien et chinois (!) mais aussi mongol ou malais.
[12] Jean-Paul WILLAIME « Le Pentecôtisme : contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel », Archives des Sciences Sociales des Religions, vol. 105, 1999, p. 5-28.
[13] Clémentine GUTRON, L’archéologie en Tunisie (XIXe-XXe siècles). Jeux généalogiques sur l’Antiquité, Paris, Karthala, 2010.
[15] Isabelle JONVEAUX Dieu en ligne. Expériences et pratiques religieuses sur Internet, Paris, Bayard, 2013.

 

Discipline : Anthropologie
Domaines d'intérêt : Religieux; Culture; Création artistique
Mots-clés :
Couverture géographique :   Tunisie; Tunis
 Période(s) : XXe siècle; XXIe siècle
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  Katia BOISSEVAIN

  Les chants évangéliques en Tunisie : des chants locaux venus d’ailleurs , Revue Science and Video , 4 , 2013 .

 ISSN 1775-4143