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 Welcome ! Des réalisateurs engagés : Philippe Lioret, Fernard Melgar, et Jocelyne Saab

 Fortier, Corinne

Anthropologue et réalisatrice, CNRS-LAS, Paris

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« Ma kora chante pour l'exilé, le monde est comme ça/chacun un jour aura sa chance, on a tous besoin les uns des autres » (Chant mandingue, Le Monde est comme ça, Fernand Melgar)

 

Des réalisateurs ont produit des films sur l'accueil des migrants dans leur pays qui ont touché l'opinion publique que ce soit en France avec le film de fiction Welcome de Philippe Lioret, en Suisse avec trois des documentaires de Fernand Melgar : La Forteresse, Vol spécial et Le Monde est comme ça, et au Liban avec la vidéo d'art de Jocelyne Saab, One dollar a day. Ces films confrontent le spectateur à sa propre responsabilité, dans la mesure où celui-ci ne pourra pas dire après les avoir vus qu'il « n'a rien vu », et conséquemment, qu'il ne savait pas. Ils témoignent par ailleurs de l'immense courage, de la forte détermination et du caractère héroïque des migrants[1].

 

Welcome de Philippe Lioret (France)




Le film de fiction Welcome (2000, 1h 50) de Philippe Lioret (né en 1955) met en scène un jeune mi​grant kurde d'Iraq, interprété par Firat Ayverdi, arrivé à Calais, portant le nom musulman de Bilâl Kayani. Celui-ci va tout mettre en œuvre pour rejoindre l'Angleterre où habite celle dont il est amoureux, Mina, jouée par Derya Ayverdi[2]. Son opiniâtreté et sa volonté deviendront un exemple pour Simon, maître-nageur incarné par Vincent Lindon, à qui il va demander des cours de natation. Ce dernier, d'abord réfractaire, finira par accepter quand il découvrira que ce jeune homme est capable de traverser la Manche à la nage pour rejoindre celle qu'il aime, alors qu'il n'a pas, selon ses propres mots adressés à sa conjointe, « été foutu de traverser la rue pour la rattraper quand elle l'a quitté ». La rencontre avec ce jeune migrant est pour lui l'occasion de « se rattraper » et de « rattraper » son épouse jouée par Audrey Dana, soit de se transformer et de peut-être retrouver in fine l'amour de celle dont il est en train de divorcer.

Alors que celle-ci lui reprochait son indifférence à l'égard du sort des migrants, notamment dans une scène où ils sont chassés d'un magasin : « Alors tu baisses les yeux et tu ne dis rien ! », elle lui rappellera les risques qu'il encourt pour avoir hébergé Bilâl et lui avoir donné des cours de natation, dans un pays où aider un clandestin constitue un délit. Paradoxalement, la France, fière de célébrer « les justes d'hier » ayant caché des Juifs pendant la guerre en risquant leur vie, criminalise[3] dans le même temps « les justes d'aujourd'hui » qui aident des migrants en difficulté.

Dans le film, le voisin de palier de Simon ­– qui possède ironiquement un paillasson où il est écrit « Welcome ! » –, est le premier à le dénoncer à la police, dénonciation qui en rappelle bien sûr une autre :

« C'est un cadre d'actualité, puisque ça se passe là tous les jours. Vous vous rendez compte ? C'est pas un truc qui se passe en 43 et un type qui cache un mec, un juif, dans la cave et qu'on dénonce à la Gestapo ! Non ! Non ! Ça se passe aujourd'hui chez nous ! C'était hier soir ! C'est aujourd'hui ! Et ce sera demain soir ! Et pour je ne sais pas combien de temps encore ! »[4].

Mais ce type de comparaison faite par Philippe Lioret a déplu au ministre de l'Immigration, de l'intégration et de l'identité nationale française auquel le réalisateur a clairement répondu dans une lettre ouverte publiée par le journal Le Monde[5] :

« […] quand, dans une interview, je mets en parallèle la situation des migrants et des bénévoles, aujourd'hui à Calais, avec celle des juifs et des Justes qui leur venaient en aide durant l'Occupation. Vous trouvez cela "inacceptable, désagréable, insupportable". Sachez que mon travail d'auteur et de réalisateur est de m'intéresser aux événements qui se passent aujourd'hui, chez nous, et à leurs prolongements et conséquences sur l'âme humaine, en essayant de ne pas être manichéen. Dans toute société en situation de crise, face à l'injustice, chaque citoyen se trouve un jour placé devant ses responsabilités. Georges Brassens a parfaitement illustré le choix de cet engagement dans sa Chanson pour l'Auvergnat. À mon époque, la nôtre, je fais de même avec mon film.
Sachez qu'en l'occurrence, je ne mets pas en parallèle la traque des juifs et la Shoah, avec les persécutions dont sont victimes les migrants de Calais et les bénévoles qui tentent de leur venir en aide, mais les mécanismes répressifs qui y ressemblent étrangement ainsi que les comportements d'hommes et de femmes face à cette répression.
Par ailleurs, vous avancez que Welcome serait "truffé d'invraisemblances". Sachez aussi que, bien que ce film se revendique comme étant une fiction cinématographique et pas du tout un documentaire, nous avons, Emmanuel Courcol, mon coscénariste et moi-même, mis un point d'honneur à ce qu'il soit très scrupuleusement documenté et à ce qu'il évoque toujours des faits ayant ou ayant eu lieu, comme ont pu en attester les nombreux bénévoles qui ont vu le film en avant-première.
Il y a quelques jours encore, près de Béthune, une femme a été mise en garde à vue pour avoir simplement rechargé des téléphones portables de migrants. Welcome ne fait qu'illustrer ce genre de fait divers.
La réalité, dit-on, dépasse souvent la fiction. Votre réalité, Monsieur Besson, se contente de l'égaler et c'est déjà suffisant pour être affligeant, pour confirmer qu'aujourd'hui, dans notre pays, de simples valeurs humaines ne sont pas respectées. C'est cela que vous devriez trouver "inacceptable" ».

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 Film Welcome (2000, 1h 50) de Philippe Lioret

 

Il existe une mise en abyme dans ce film, entre Simon et le spectateur, puisque de même que ce personnage comprend peu à peu Bilâl, admire sa ténacité, et le prend en affection, le spectateur s'identifie progressivement à Simon qui va sortir de son confort égoïste et de sa réserve habituelle pour aider le jeune garçon même si cela implique de braver la loi. Le spectateur ne ressort pas indemne émotionnellement[6] de ce film qui l'amène inexorablement à se demander ce qu'il aurait fait s'il était à la place de Simon, et surtout ce qu'il peut faire nic et nunc, puisque la problématique abordée n'appartient pas à un passé révolu mais au présent.

Le film, qu'il s'agisse d'une fiction ou d'un documentaire, peut amener celui qui le regarde, par l'émotion qu'il suscite et l'identification aux personnages, à une prise de conscience citoyenne sinon politique, comme le souligne Philippe Lioret : « L'histoire te chope, te fait vibrer, te rend plus conscient encore que l'effluve de la TV, la banalisation des images »[7]. L'acteur principal de Welcome, Vincent Lindon, croit également dans la capacité du film à faire évoluer la situation des migrants et de ceux qui leur portent assistance :

« […] comme beaucoup de Français, j'estime qu'il faut qu'on respecte les êtres humains. Les gens à Calais sont parfois traités plus mal que des chiens. Et ça, ça ne me va pas. Je ne comprends pas qu'il existe un article du Code de l'entrée, du séjour ou du droit d'asile aux étrangers[8] qui dit : "Toute personne qui vient en aide à une personne en situation irrégulière est passible de cinq ans de prison". […]. Ce qui me choque, c'est qu'on puisse menacer de prison des gens qui ont de la compassion pour autrui. Si ce film pouvait contribuer à changer cette loi, ce serait positif »[9].

Welcome aura finalement inspiré en 2009 un projet de loi présenté par plusieurs députés visant à dépénaliser le délit de « solidarité avec les étrangers en situation irrégulière », délit dit « d'humanité » : « Nous avons visionné hier à l'Assemblée Welcome en présence du metteur en scène Philippe Lioret et présenté notre proposition de loi »[10], proposition qui a été rejetée par l'Assemblée nationale. Welcome !

 

La Forteresse et Vol spécial de Fernand Melgar (Suisse)

Il est évident qu'un réalisateur ne fait jamais de films par hasard et qu'il existe des liens plus ou moins directs ou transgénérationnels, pour reprendre un vocabulaire psychanalytique –, entre l'histoire du ou des filmés et celle du filmeur. C'est le cas de Fernand Melgar (né en 1961), réalisateur suisse d'origine espagnole, dont la biographie résonne avec celle des migrants puisqu'il est rentré clandestinement en 1963 sur le territoire helvétique avec ses parents, histoire familiale qu'il raconte dans un documentaire de 1993 intitulé Album de Famille[11]. ​




En retraite en Espagne, après avoir passé vingt-sept ans en Suisse comme travailleurs saisonniers, les parents de Fernand Melgar qualifient ces années de « vides »[12], souhaitant aux Suisses : « Qu'ils aient encore suffisamment de travail afin de leur éviter l'émigration et la xénophobie ». Parole qu'a sans doute retenue Fernard Melgar et qui trouve un écho renouvelé aujourd'hui compte tenu de la politique migratoire suisse, plus restrictive qu'à l'époque de ses parents.



Ce réalisateur a consacré trois documentaires aux migrants. Dans le premier, daté de 2008, il tourne dans un lieu de transit pour demandeurs d'asile, qui, comme le titre du film l'indique, ressemble à une forteresse. Il décide de le réaliser suite à la votation suisse en faveur d'un durcissement des lois d'asile, et explique ainsi le contexte de production du film :

« […] Durant la votation de septembre 2006, les discours allaient dans les extrêmes. D'une part, certains stigmatisaient l'asile en disant que les requérants étaient des voleurs de poules ou des trafiquants de drogue. Et en réaction, d'autres tenaient un discours extrêmement angélique. Entre deux, c'était la terre brûlée. L'idée de La Forteresse était de travailler dans les nuances […]. Je fais un cinéma d'observation. Un cinéma engagé, mais pas militant »[13].

Il filme non seulement le point de vue des migrants mais aussi le point de vue des surveillants[14] et de ceux qui décident de leur destin en déterminant s'ils sont de « bons » ou de « mauvais » migrants et s'ils vont par conséquent obtenir le statut de « réfugiés » ou être « expulsés ».

Ce film (2008, 1h 40), qui sera diffusé en prime time sur la chaîne nationale[15] a rencontré une résonnance politique, surtout auprès de la ministre chargée du département de la Justice et de la police suisse qui déclara à la sortie du film :

« J'ai été très impressionnée par ce film. Il montre la réalité telle qu'elle est, avec ses drames qui touchent tant d'innocents dans le monde actuel [...]. Je crois qu'il faut le montrer à la jeunesse, et qu'une discussion constructive peut s'établir à partir de ce qu'il montre »[16].  ​

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Fernand Melgar réalisera, en 2011, un second film à la suite de celui-ci, posant sa caméra dans une autre « forteresse »[17], celle d'un centre de détention administrative où les migrants attendent leur expulsion. Ceux-ci ne sont pas nécessairement fraîchement arrivés en Suisse comme on pourrait le supposer, mais y résident souvent depuis fort longtemps – parfois plus de vingt ans – et y ont construit leur vie avec femme et enfants. Une des scènes les plus émouvantes du film est celle où un enfant, accompagnant sa mère à un « parloir »[18], glisse à l'oreille de son père (Jeton Idrizi, Rom du Kosovo), alors même qu'un surveillant interrompt leur conversation, qu'il souhaiterait devenir policier afin de pouvoir le libérer[19].

Rien n'est dit sur le « vol spécial » – titre du film – attendant ces migrants, sauf par le biais de la télévision qui, au journal de vingt heures, annonce, parmi d'autres faits divers, qu'un Nigérian est mort étouffé dans l'avion lors de son expulsion. Ce film, qui a connu un grand retentissement en Suisse, a été projeté dans les écoles en dépit de l'opposition de certains partis politiques[20].

Face aux nombreuses critiques affirmant que Fernard Melgar manque d'objectivité dans la mesure où il ne donne pas la parole à tous les acteurs, notamment aux politiques, celui-ci répond :

« Je fais un cinéma de proximité et d'observation. J'aurais pu interviewer des politiciens, mais j'ai préféré donner la parole aux centaines de personnes qui sont chaque année condamnées à plusieurs mois de prison uniquement parce que leurs documents ne sont pas en règle. Aujourd'hui, quand on parle de migration, on le fait à travers des chiffres et des préjugés, en omettant le fait que ces étrangers sont des êtres humains, parfois même nos voisins ou les amis de nos enfants »[21].

 

Le Monde est comme ça de Fernand Melgar (Suisse)



Afin de témoigner encore et toujours du devenir des migrants et des conséquences des décisions politiques prises à leur encontre, Fernand Melgar est parti retrouver les migrants qu'il a filmés dans Vol spécial (2013, 1h 43) un an après[22] leur expulsion, réalisant son troisième film sur ce sujet intitulé Le Monde est comme ça[23]. Pour la plupart, leur retour au pays est synonyme de honte et d'échec vis-à-vis de leur famille dont ils représentaient l'honneur et un moyen d'améliorer leur situation économique[24]. Tous racontent ​la violence de l'expulsion au cours ​de laquelle ils ont été « traités comme des grands criminels », menottés, sanglés et pieds liés[25]. Mais malgré les multiples violences vécues et les dangers encourus, la plupart souhaitent retourner en Suisse, attestant, s'il fallait encore le prouver, que les politiques migratoires répressives n'ont aucun effet dissuasif. Ils confient leur incompréhension devant leur arrestation alors que beaucoup résidaient dans ce pays depuis des années et y avaient un travail, une femme et des enfants. Expulsés, ils sont aujourd'hui séparés de leur famille restée en Suisse, situation dont ils souffrent, et dont pâtissent également leurs enfants.

Le premier témoignage de Wandifa en Gambie relate sa dette à l'égard de son oncle qui l'a aidé à financer son départ en Europe, déclarant que même lorsqu'il était en camp de détention, il lui a toujours envoyé de l'argent, acceptant des travaux qu'il n'aurait pu accomplir dans son pays d'origine sans perdre son honneur (nettoyage, poubelles…)[26]. Le film montre par ailleurs l'épouse de son oncle qui le presse de retourner une nouvelle fois en Suisse afin qu'il « soulage leur souffrance ». Wandifa pose devant la caméra avec plusieurs jeunes de son village qui, sans travail, ne peuvent, comme lui, se marier et fonder une famille. Il rappelle, à ce propos, que les migrants s'exilent en Europe pour des raisons économiques : « On vient pas là-bas pour la criminalité, car c'est pas facile pour nous de quitter son pays » ; une des chansons de reggae qu'il a écrites dans le centre de détention suisse déclare à ce sujet : « On voudrait travailler dans vos usines et ne pas être mis en prison ».

Pour certains, le retour au pays est hautement risqué comme pour Geordry dont le père, ancien colonel, est mort assassiné au Cameroun. Forcé d'y retourner, il a été fait prisonnier et torturé au motif qu'il a « sali l'honneur de son pays » après que les autorités camerounaises ont eu connaissance de documents confidentiels liés à sa demande d'asile en Suisse. Grâce au film, sa situation a fait l'objet d'une enquête administrative auprès de l'Office fédéral des migrations qui a reconnu la situation tout en rejetant une nouvelle fois sa demande d'asile[27]. Geordry continue à ne pas comprendre pourquoi il a été expulsé de Suisse alors qu'il avait « tout fait pour s'intégrer » et « tout respecté à la lettre ».

Ragip affirme également qu'il « n'a jamais pensé que la Suisse lui ferait ça ! » après y avoir habité vingt ans avec sa famille. Il vit aujourd'hui avec ses parents dans son village natal du Kosovo, loin de sa femme et de ses enfants demeurés en Suisse. Last but not least, Dia, raconte la honte de revenir au Sénégal sans argent. Il confie ne pas avoir imaginé qu'il serait expulsé après avoir vécu quinze ans en Suisse en tant que musicien. Pour le consoler, un de ses amis griots improvise en son honneur une chanson inspirée d'un chant mandingue dont les paroles figureront au générique de fin :

« Ma kora chante pour l'exilé, le monde est comme ça[28]/chacun un jour aura sa chance, on a tous besoin les uns des autres »,

chanson qui donnera le titre au film, Le Monde est comme ça (2013, 54 mns).

 

One dollar a day de Jocelyne Saab (Liban)

La biographie de la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab (née en 1948 et récemment décédée en 2019)[29] recoupe celle des exilés, dans la mesure elle est venue s'installer à Paris en 1982, après le bombardement de sa maison à Beyrouth, ruines qu'elle a filmées dans Il était une fois Beyrouth (1982), documentaire consacré à la destruction du Liban suite à la guerre civile qui a déchiré ce pays durant quinze ans (1975-1990). Jocelyne Saab a toujours montré un intérêt certain pour les déplacés, les réfugiés et les peuples en lutte, ce qui va occasionner de nombreuses censures de ses documentaires, y compris par la télévision française, ainsi que des violences à son encontre au moment des tournages[30].

En plantant sa caméra en 2015 au milieu d'un camp de réfugiés syriens dans la plaine de la Beka'a au Liban, Jocelyne Saab témoigne des désastres humains créés par les conflits successifs dans le monde arabe et de la résilience des populations qui en sont victimes, persuadée que les films peuvent changer le regard des spectateurs et conscientiser la société civile : « On ne peut pas légiférer, mais on peut agir où ils n'agissent pas, mobiliser l'opinion publique »[31].

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Dans ce film, aucun homme à l'image n'apparaît, mais uniquement des femmes et des enfants. Nous sommes spectateurs de leur quotidien qui semble aussi paisible qu'une peinture de Vermeer : une femme berce son bébé, des enfants jouent au ballon… Mais une bande-son stridente, quasiment insupportable, contraste avec ces images tranquilles, signalant que la menace gronde, et que derrière ces scènes de vie quotidienne apparemment sereines se cachent un passé de guerre et un avenir incertain. Le camp de réfugiés apparaît comme un non-lieu au sens de Marc Augé[32], un lieu sans référent spatial ni temporel, où le temps est suspendu et où les enfants semblent n'avoir aucun futur.


Photo d​e Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).
Photo d​e Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).

 

Cette courte vidéo d'art (6,34 mns) ne repose sur aucune parole, ni celle des personnes filmées, ni celle de la cinéaste. Les femmes du camp ne parlent pas mais brandissent – signe de leur empowerment – un papier de l'UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) qui atteste qu'elles ont droit à un dollar par jour pour vivre par femme et par enfant​, somme modique qu'elles ne perçoivent pas toujours en réalité[33], et qui donne le titre au film : One dollar a day (2017). Ce dénuement contraste avec les images publicitaires de bijoux et de sacs de luxe présentes au sein même du camp.


Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit)
Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).

 

De façon paradoxale, les tentes des réfugiés sont constituées de bâches destinées à faire la publicité pour des colliers de perles de grands bijoutiers. La simultanéité dans un même espace d'images aussi radicalement opposées est choquante. Aussi, pour aller jusqu'au bout de cette logique provocante et la renverser, Jocelyne Saab va faire en sorte que le sort des réfugiés ne soit pas oublié par les habitants de la capitale libanaise, substituant aux slogans publicitaires habituels du centre-ville, la phrase : « How to live with one dollar a day ? », et opposant ainsi à la logique consommatrice de Beyrouth, la survie dans les camps.

L'artiste réalise des photos en noir et blanc des enfants des camps qu'elle tire en grand format, photos qu'elle peint de couleurs vives et dorées à la manière d'icônes byzantines[34]. ​


Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).
Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).

 

Alors que beaucoup d'habitants de Beyrouth préfèrent que les réfugiés syriens restent invisibles, souhaitant qu'ils demeurent à l'extérieur de la ville, Jocelyne Saab expose de grands portraits d'enfants syriens de la plaine de la Beka'a au cœur même de la capitale en les suspendant à des grues, non pas de façon misérabiliste mais grandiose. Elle rend ainsi à ces enfants, dont les visages se détachent sur le ciel bleu azur, leur caractère majestueux, sacré, angélique et iconique. Par ces deux installations, celle des grandes photos peintes et celle du slogan non plus publicitaire mais humanitaire : « Comment vivre avec un dollar par jour ? », l'artiste réinstalle l'espace du camp, tout au moins en images et en mots, à l'intérieur même de la cité, au sens spatial et politique.


Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).
Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).

 

À la différence de ce qu'on pourrait penser au premier abord en voyant One dollar a day, la vidéaste n'a pas surimprimé au moyen d'effets cinématographiques des images publicitaires d'objets de luxe sur les tentes des réfugiés mais les bâches publicitaires constituent le tissu même des tentes. De même, elle n'a pas superposé les photos d'enfants syriens sur l'image du ciel de Beyrouth ou inséré au montage « Comment vivre avec un dollar par jour ? » sur une séquence représentant des panneaux publicitaires, mais, dans les deux cas, il s'agit d'installations artistiques exposées au sein même de l'espace public.


Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).
Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).

 

Ce film ne repose donc pas sur des effets visuels qui n'auraient pas d'incidence sur la réalité sociale mais sur des installations artistiques que les habitants de Beyrouth ne peuvent ignorer, et qui sont après coup pérennisées dans le film. Leur force réside dans le fait d'interpénétrer ces deux mondes contigus qui coexistent en parallèle, le monde consumériste de la capitale libanaise, et celui misérable[35] du camp de réfugiés syriens. En filmant ces installations in situ, Jocelyne Saab réunit, non seulement « en images » mais aussi « en vérité », des réalités qui cohabitent simultanément dans notre monde contemporain sans s'entrecroiser, dans la mesure où tout est fait spatialement et socialement pour les tenir à distance.

 

Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).
Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).

 

Cette occultation de la misère obéit à une logique d'exclusion qui rassure les plus nantis et fragilise les plus démunis. Elle n'est pas propre à la capitale libanaise mais se retrouve dans la capitale française, depuis qu'une grande partie du mobilier urbain historique de Paris[36], notamment les bancs, que ce soit dans les rues depuis 2004, et dans le métro depuis 2017, ont disparu, afin que les personnes à la rue (migrants ou non) ne puissent y dormir. Ne pas voir « la misère du monde » qui peuple les rues, pour reprendre l'expression du sociologue Pierre Bourdieu, c'est faire comme si elle n'existait pas[37].

Ce que l'on ne voit pas est « perdu de vu » au sens propre comme au sens psychanalytique[38], c'est-à-dire n'existe pas. Le cinéma possède donc cet immense pouvoir de montrer ce qu'on préférerait ignorer, de témoigner de ce qu'on voudrait occulter, de faire apparaître ce qu'on souhaiterait voir disparaître. L'écran cinématographique, comme la toile de tente des migrants, est certes un refuge fragile[39], mais il permet leur survie en image, même lorsque ceux-ci ne sont plus en vie. Le cinéma ne peut sauver des vies, mais peut sauver de l'indifférence, de l'oubli et de la disparition. Les films sur les migrants font mémoire et permettent de nous interroger sur notre responsabilité, notre résignation, notre résistance et notre engagement.


Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).
Photo de Jocelyne Saab (avec l'aimable autorisation des ayants droit).




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Bibliographie

Augé M., 1992, Non-lieux, Paris, Seuil.

Bortzmeyer G., 2018, « Figures migratoires », CINETRÉNS 4 – Entrée-Sortie, p. 63-71.

Bourdieu P., 1993, La misère du monde, Paris, Seuil.

Clochard O., Laacher S., 2006 « Vers une banalisation de l'enfermement des étrangers », Géographie, n° 1, p. 121-136.

Fortier C., 2019a, « Les migrants, ces nouveaux héros. Quête de l'ailleurs, quête de soi, et créations filmiques », in C. Fortier (éd.), Les migrants, ces nouveaux héros. Quête de l'ailleurs, quête de soi, et créations filmiques, Paris (Science and Video. Des écritures multimédia en sciences humaines, n° 9), en ligne.

Fortier C., 2019b, « À corps perdus. Migrants, marins et bateaux naufragés : entre conscientisation et esthétisation », in C. Fortier (éd.), Les migrants, ces nouveaux héros. Quête de l'ailleurs, quête de soi, et créations filmiques, Paris (Science and Video. Des écritures multimédia en sciences humaines, n° 9), en ligne.

Fortier C., 2019c, « Mallé en son exil ou la parole-caméra. Entretien de Denis Gheerbrant par Corinne Fortier », in C. Fortier (éd.), Les migrants, ces nouveaux héros. Quête de l'ailleurs, quête de soi, et créations filmiques, Paris (Science and Video. Des écritures multimédia en sciences humaines, n° 9), en ligne.

Fortier C., 2020 (à paraître), « Exil, gender and empowerment in Jocelyne Saab cinema: Le café du genre and One dollar a day », in M. Rouxel et S. van de Peer (éd.), ReFocus : The Work of Jocelyne Saab: Artist/Activist, Edinburgh, Edinburgh University Press.

Gomis E., 2019, « Représenter l'exil en Méditerranée aujourd'hui. Les images familiales pour articuler recherche théorique et création filmique », in C. Fortier (éd.), Les migrants, ces nouveaux héros. Quête de l'ailleurs, quête de soi, et créations filmiques, Paris (Science and Video. Des écritures multimédia en sciences humaines, n° 9), en ligne.

Graff S., 2009, « "Sans populisme, ni militantisme", Représentation du migrant dans La Forteresse de Melgar », Décadrage, n° 14, Cinéma et migration, p. 39-49.

Pontalis J.-B., 1999, Perdre de vue, Paris, Gallimard (Folio Essais).

Rouxel M., 2015, Jocelyne Saab, une mémoire indomptée, Beyrouth, Dar an-Nahar.

 


Notes

[1] cf. C. Fortier (2019a), dans ce même volume.

[2] Sœur de Firat Ayverdi qui joue Bilâl.

[3] Cette criminalisation repose sur le présupposé explicité par le policier lors de la garde à vue de Simon : « En aidant les migrants, vous en faites venir d'autres ! ».

[4]http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18872574&cfilm=111722.html de 3:00 à 3:32.

[5] « De simples valeurs humaines ne sont pas respectées », Le Monde, 9-10 mars 2009, par Philippe Lioret. https://www.lemonde.fr/cinema/article/2009/03/10/de-simples-valeurs-humaines-ne-sont-pas-respectees_1166002_3476.html .

[6] La musique – composée par Wojciech Kilar, Armand Amar et Nicola Piovani – constitue en soi un personnage auquel on ne cesse de repenser une fois le film terminé.

[7]Ibid. Au sujet des images médiatiques des migrants, voir E. Gomis, 2019, dans ce même numéro.

[8] Il s'agit de l'article 622.1 du Code pénal.

[9] « Vincent Lindon : "Je suis un homme en colère" », Le Parisien, 7 mars 2009. http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/cinema/vincent-lindon-je-suis-un-homme-en-colere-07-03-2009-434070.php/.

[10] https://www.michele-delaunay.net/blog/welcome.

[11] Il est visible en ligne, https://www.youtube.com/watch?v=yizN4nvDilM .

[12] Sa mère ajoute que ces années en Suisse lui ont fait perdre son sourire et qu'elle est contente de pouvoir vivre ses dernières années dans son pays, l'Espagne.

[13] Entretien dans Le Matin, 16.09.08.

[14] Voir aussi à ce sujet, S. Graff, 2009.

[15]La Forteresse reste visible gratuitement sur internet aujourd'hui : https://www.youtube.com/watch?v=2Jnx9veezzg .

[16] Jean Louis Kuffer, « Widmer-Schlumpf ovationne La Forteresse », Tribune de Genève,‎ 11 août 2008, p. 28.

[17] Au sujet de l'enfermement des migrants, voir O. Clochard et S. Laacher, 2006.

[18] Le frère du détenu qui les accompagne explique par ailleurs que cet enfant ne dort pas et ne cesse de poser la question : « Où est mon père ? ».

[19] https://www.youtube.com/watch?v=qSRDnIiYI3s de 17.14 à 24.05 ou extait 2 https://www.youtube.com/watch?v=O3Bm-eozpTc.

[20] Cf. le débat sur internet qui a opposé le réalisateur à certains élus politiques suisses. https://www.youtube.com/watch?v=zj4wCyYPJXg.

[21] « Fernand Melgar. Je suis la mauvaise conscience de la Suisse », par Stéphanie Summermatter, SWI, 29 janvier 2013, https://www​.swissinfo.ch, https://www.swissinfo.ch/fre/fernand-melgar_-je-suis-la-mauvaise-conscience-de-la-suisse-/34856660 .

[22] Il l'explique en voix off dans le film : https://www.cineforom.ch/le-monde-est-comme-ca .

[23] Le film a été diffusé à la télévision suisse et est visible gratuitement sur internet : https://www.youtube.com/watch?v=ICE4faMTdFM .

[24] cf. C. Fortier (2019 b) dans ce même volume.

[25] Ils portent aussi un casque qui les empêche de tourner la tête. Il leur est par ailleurs interdit de boire et d'aller aux toilettes, et l'un d'entre eux raconte l'humiliation de devoir porter des couches et d'uriner sur soi.

[26] Voir aussi à ce sujet, le film de Denis Gheerbrant, Mallé en son exil (2017, 1h45) et l'entretien dans ce même numéro​.

[27] « Fernand Melgar. Je suis la mauvaise conscience de la Suisse », SWI, 29 janvier 2013, par Stéphanie Summermatter. https://www.swissinfo.ch/fre/fernand-melgar_-je-suis-la-mauvaise-conscience-de-la-suisse-/34856660 .

[28] Le titre de cette chanson rappelle celle du tango argentin de 1937 Pacienca qui dit : « Patienca, la vida as asi ! », « Patience, la vie est comme ça ! » dont l'auteur est Francisco Gorrindo et le compositeur Juan D'Arienzo, https://www.youtube.com/watch?v=-w3TOXf2p2g .

[29] Au sujet de sa biographie, voir M. Rouxel, 2015.

[30] « Each Dawn a Censor Dies par Nicole Brenez », « Jocelyne Saab, les voies multiples de la censure », Jeu de Paume, 'blog invité', http://lemagazine.jeudepaume.org/blogs/each-dawn-a-censor-dies-by-nicole-brenez/2016/03/15/jocelyne-saab-les-voies-multiples-de-la-censure/

[31] « Portrait de Jocelyne Saab », Les clés du Moyen-Orient, propos recueillis par Mathilde Rouxel à Beyrouth, 08/01/2019, article initialement publié le 9 juillet 2015, https://www.lesclesdumoyenorient.com/Portrait-de-Jocelyne-Saab.html .

[32] M. Augé, 1992.

[33] Communication personnelle de Jocelyne Saab à Paris en 2018.

[34] Jocelyne Saab a également réalisé ​une exposition de ces photos à l'Institut français de Beyrouth en 2017. On les retrouve dans le dernier film de Jean-Luc Godard, Le Livre d'images (2018, 1h 15), qui a obtienu une palme d'or spéciale à Cannes en 2018.

[35] J'utilise cette expression de « misérable » par référence au sociologue Pierre Bourdieu dans son livre La Misère du Monde, 1993.

[36] Les personnes à la rue sont alors contraintes de dormir par terre, et il existe également des « dispositifs anti-SDF » avec des pics, selon le même principe que les pics « anti-pigeons ».

[37] P. Bourdieu, 1993.

[38] J.-B. Pontalis, 1999.

[39] Voir aussi à ce sujet G. Bortzmeyer, 2018.​

Discipline : Anthropologie
Domaines d'intérêt : Mobilités; Frontières; Migration; Cinéma; Engagement politique
Mots-clés : Responsabilités; Visibilisation; Accueil des migrants; Délit de solidarité; Solidarité; Engagement; Migrant
Couverture géographique :   France; Suisse; Liban
 Période(s) : XXe siècle; XXIe siècle
http://scienceandvideo.mmsh.univ-aix.fr/numeros/9/PublishingImages/Fortier_Corinne.jpg

  Fortier, Corinne

  « Welcome ! Des réalisateurs engagés : Philippe Lioret, Fernard Melgar, et Jocelyne Saab », Revue Science and Video, 9, (« Les migrants, ces nouveaux héros. Quête de l’ailleurs, quête de soi et créations filmiques » dirigé par Corinne Fortier), 2019.  ISSN 1775-4143